06/12/2013

Didier Burkhalter et le déclin de la Suisse

Le ministre des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, a été élu cette semaine président de la Confédération. Sa priorité majeure ? De bonnes relations avec l’Union européenne. Son cauchemar actuel ? L’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse soumise au vote le 9 février. Le texte  demande à ce qu’on renégocie l’accord sur la libre circulation des personnes, au pire qu’on le dénonce et qu’on réintroduise des contingents.


 

 

Pour torpiller cette initiative, le très distingué Didier Burkhalter n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde de campagne en martelant un slogan simple : « l’ouverture ou le déclin ». En clair, si les initiants l’emportent, le déclin de la Suisse sera engagé.

 

Le problème avec cette argumentation catastrophiste, c’est qu’elle manque de crédibilité. Pourquoi ? Parce que le Conseil fédéral a déjà tiré cette cartouche par le passé. Souvenez-vous quand nous votions sur l‘EEE en 1992. Le Conseil fédéral et les milieux économiques prédisaient déjà un avenir sombre pour la Suisse. C’était le fameux « dimanche noir » du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz en charge du Département de l’Economie.

 

20 ans plus tard, l’apocalypse n’a pas eu lieu. La Suisse est toujours là. Et si on compare ses performances économiques, son taux de chômage et son endettement public aux autres pays européens, il est difficile d’y voir un pays au bord du gouffre.

 

La Suisse fait donc face à une immigration massive. Reste à savoir si elle lui est profitable. A priori oui. La prospérité suisse s’est accrue ces dernières années, le chômage est resté bas.

 

Didier Burkhalter au téléphone devant le Parlement. (Image: Keystone)

Didier Burkhalter au téléphone devant le Parlement. (Image: Keystone)

 

Le Conseil fédéral a un autre problème de crédibilité avec ses pronostics hasardeux. Il touche directement l’accord sur la libre circulation des personnes. Lorsqu’on a voté sur les Bilatérales I  en 2000, le Gouvernement promettait la main sur le cœur qu’il ne fallait pas s’attendre à une arrivée massive de migrants. On parlait de quelques milliers de personnes, 10 000 au maximum par an.

 

La réalité a été tout autre. 70 000 à 80 000 personnes en provenance de l’UE s’installent chaque année dans notre pays. Le nombre de frontaliers, qui passent chaque jour la frontière pour venir travailler en Suisse, a parallèlement explosé depuis 2006. Le seul canton de Genève en prévoit 100 000 à l’horizon 2020.

 

La Suisse fait donc face à une immigration massive. Reste à savoir si elle lui est profitable. A priori oui. La prospérité suisse s’est accrue ces dernières années, le chômage est resté bas. Mais les infrastructures souffrent aussi de cet afflux de population. Transports, logements, il faut développer et construire. Où est la limite ? La Suisse, dont le plateau s’est massivement construit, peut-elle absorber 10- 12 millions de personnes sur son sol si le boom économique se poursuit ?

 

Pas de réponse claire du Conseil fédéral. Didier Burkhalter ne se lasse pas pourtant de parler d’une « ouverture maîtrisée » quand il évoque la libre circulation des personnes. Interrogé sur ce concept diffus, le conseiller fédéral explique que la maîtrise se trouve en fait dans les mains des seules entreprises. Elles engagent les forces dont elles ont besoin.

 

L’Etat n’a donc aucun instrument de régulation de la main d’œuvre européenne en cas de surchauffe massive de l’économie. Il ne peut non plus décider de fermer les vannes pour une catégorie de travailleurs. En cas de brusque ralentissement économique, la Suisse sera-t-elle prête à absorber le contrecoup de son immigration importante via sa caisse de chômage et ses assurances sociales?

 

Si on écoute Didier Burkhalter, on en reste aux slogans du style :  «nous avons des problèmes de riches que nos voisins nous envient ». Si on écoute la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, le discours est plus nuancé. Elle a reconnu récemment que l’immigration n’est pas en soi bonne ou mauvaise pour les assurances sociales. Si les migrants sont qualifiés, le bilan est positif. S’il s’agit de main d’œuvre peu qualifiée, le bilan est négatif.

 

Il y a de bons arguments pour continuer d’approuver la libre circulation des personnes avec l’UE. La santé de l’économie suisse en est un. Mais il y a aussi de bons arguments pour souhaiter tirer le frein à main. La régulation de l’immigration en est un. Le sujet passionne les Suisses. Il mérite un débat qui dépasse les envolées sur « le déclin de la Suisse », version Burkhalter, ou le « tourisme social est criminel » version UDC.

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Commentaires

Monsieur Grosjean,

" Souvenez-vous quand nous votions sur l‘EEE en 1992. Le Conseil fédéral et les milieux économiques prédisaient déjà un avenir sombre pour la Suisse. C’était le fameux « dimanche noir » du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz en charge du Département de l’Economie. "

" 20 ans plus tard, l’apocalypse n’a pas eu lieu. La Suisse est toujours là. "

Oui, mais comparaison n'est pas raison.
Qui vous dit qui si la Suisse avait adhéré à l'EEE, elle serait aujourd'hui dans une situation économique plus mauvaise qu'aujourd'hui ? La Norvège et le Liechtenstein ont quant à eux adhéré à l'EEE. Ces deux pays se trouvent-ils aujourd'hui dans une situation économique difficile ? Non bien évidemment !

Il est bien hasardeux d'attribuer la prospérité actuelle de la Suisse à sa non-adhésion à l'EEE. De même qu'il serait hasardeux d'accepter l'initiative de l'UDC sans réfléchir à ses conséquences sur l'économie de notre pays.

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 06/12/2013

Non Arthur, le déclin pronostiqué a bien eu lieu en 92. Durant 8 ans, la croissance helvétique a été atone, nettement inférieure aux taux européens. Alors même que l'UE restait dans d'excellentes dispositions à l'égard de la Suisse, j'ai effectué plusieurs reportages à Strasbourg pour la SSR ces années là. Les européens restaient dans l'attente et dans l'espoir d'une adhésion de la Suisse et ne voulaient surtout pas la brusquer. Le déclin était juste la conséquence d'un manque de débouchés naturel. A l'époque les multinationales ancrées chez nous réfléchissient carrément à quitter le navire.
A partir de 2000, et grâce à la conclusion des bilatérales (âprement négociées par les personnes qui aujourd'hui tirent la sonnette d'alarme, à savoir le DFAE), la Suisse a pu à nouveau tirer son épingle du jeu. Mais si l'initiative de l'UDC passe, cela remet en cause les bilatérales et plusieurs négociations en cours, sur l'énergie par exemple.
C'est un retours aux conditions de 1992, en pire, car dans une période de crise, avec une UE élargie dont les nouveaux membres n'ont aucune envie d'être cools avec la Suisse qui est très loin de leurs préoccupations et même le sentiment de s'être fait avoir par un petit pays qui a bien profité sans vouloir donner en échange.
On peut craindre le pire, oui.
Et concrètement pour les gens, cela signifiera moins de revus, des prix plus chers et davantage de chômage. La totale...

Écrit par : Philippe Souaille | 06/12/2013

Le fonctionnaire endimanché a encore frappé. Il sait se faire des amis européens pour sa retraite. Mais si il continue elle arrivera peut-être plus tôt que prévu.

Écrit par : norbertmaendly | 06/12/2013

Un des maillons faibles du Conseil fédéral est sans conteste le Neuchâtelois Burkhalter aussi lisse qu'une anguille ne gouvernant que par décret n’osant pas affronter ouvertement le peuple suisse

Cet officier "spécialisé" aux cheveux gominés puant le Brylcreem à longueur de matinée lors de chaque sortie officielle se croit à l’école enfantine en tenant par la main son épouse de souche autrichienne. A quand la distribution de viennoiseries et de Mozart Kugeln (tête de Mozart faite d’un mélange de chocolat et de pâte d'amandes).

Quel pauvre mec sans envergure notre trompettiste de Sumiswald dont il est originaire et où se trouve l’unique fabrique d’instruments de musique en cuivre de Suisse.

Écrit par : Bazule | 07/12/2013

Manipuler le peuple par la peur est une démarche qui évite la recherche d'arguments justifiés et de bonne foi: "l'ouverture ou le déclin"! Comment ne pas apprécier votre clarté de vue: "de bons arguments pour continuer d'approuver la libre circulation des persoonnes avec l'UE (...) mais aussi de bons arguments pour souhaiter TIRER LE FREIN A MAIN mériterait, vous l'écrivez, un débat "qui dépasse les envolées sur "le déclin de la Suisse". Puissiez-vous être entendu à temps...

Écrit par : Myriam Belakovsky | 12/12/2013

Bonnes relations avec l'UE !
Oui mais en avons-nous ?
L'UE qui, tout sourire, ne cesse de nous tirer dessus à la moindre occasion, l'UE qui nous a taxé de paradis fiscal sans évoquer ses propres paradis (en particulier anglais).
L'UE qui exploite les faiblesses de nos élus qui, par habitude, ne cherchent que le consensus avec un adversaire qui ne sait que lutter et jouer les gros bras.
Nous avons joué "paillasson" avec les USA. Alors comment voulez-vous que notre cher président puisse apprendre à lutter, lui qui ne connait que les négociations consensuelles ?

Écrit par : Lambert | 14/12/2013

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